Cette semaine je me suis acheté la revue XXL (la meilleure revue hiphop américaine selon moi), je me suis assis, j'ai débouché une vieille Boréale rousse et j'ai ouvert ma revue. Bon, 35 pages de pub de Rocawear...pas surprenant, sur le cover c'est Jay-Z avec comme titre: "Is Jay-Z bigger than Hip-Hop?" Ok, je lis l'article sur Jay-Z, entrevue très interessante, on comprend en détail pourquoi il est aussi riche, le gars est incroyablement talentueux, autant musicalement qu'en affaires.
Je continue à tourner les pages, 2e article sur Jay-Z, cette fois c'est un article qui décortique en détail chaque pièce de son album "Blueprint", qui était un classique instantané, à sa sortie le 11 septembre 2001 (et Jay-Z de dire: "I dropped the same day as the World Trade Center.") L'article est génial, on explique la création de chaque pièce avec des anecdotes et des commentaires de chaque personne ayant collaboré. Pour un fan comme moi, c'est malade. Pensant avoir été rassasié en matière de divertissement culturel, je tourne les pages et je tombe sur un article nommé: "Word Play". C'est un article qui questionne l'importance du lyrisme dans le rap en 2009, dans l'ère "Pop-Rap-Soundscan-Hit facile-Souldia Boy" du hip-hop.
L'article commence en parlant de l'histoire de Joe Budden et Method Man (pour ceux qui ne la connaisse pas, en gros Joe Budden a dis qu'il...ah fuck it. Fouillez sur le net.) On apporte de bons points sur cette histoire, disant que les titres des articles sur le sujet étaient souvent: "Joe Budden diss Method Man" quand le titre devrait être: "Joe Budden demande de miser sur le talent lyrique quand on parle de rappers dans une liste sur les meilleurs lyricistes." Bon, je suis pas le plus grand fan de Joe Budden, mais bon point. J'ai finalement lu l'article au complet et je l'ai trouvé passionnant, étant moi-même quelqu'un qui essaie de miser au maximum sur la qualité des textes. En même temps, ça m'a permis de me questionner sur l'état de l'importance du lyrisme dans le "rap game" de notre province.
"Lyricism is being able to do things with words that the average person doesn't normally think can be done." dit le rapper Skyzoo. Voilà. Je pense qu'en une phrase il a bien résumé. Qu'on parle de métaphores, comparaisons, assonances, double-sens, multisyllabes, technique, c'est certainement très négligé dans les textes de beaucoup de rappers québécois. TOUS les rappers américains ont un minimum de technique et de structure dans leurs textes. Oui, même 50 Cent. Oui, même Li'l Wayne. Les meilleurs mc's américains sont les plus fous textuellement, les plus techniques, les plus basic. Eminem s'enchaîne des rimes à 6 syllabes à chaque verse. Jay-Z fait des assonances complètement cinglées. Sir Pathétik fait des rimes à une syllabe en "é" et parle de l'importance de mettre une capote pour ne pas avoir de boutons blancs sur le gland, et c'est celui qui vend le plus d'albums ici. Y'a un problème.
Ok, j'ai dit le nom de Sir Pathétik dans mon Word Up Battle contre P-Dox. Ben oui. J'ai rien contre lui en tant que personne, j'suis sûr que c'est un gars ben sympathique pour aller prendre un verre. Mais sa musique, son approche du hip-hop et ses textes...c'est atroce. J'suis pas cave, ni jaloux, ni hater gratuit, je comprend pourquoi il pogne. Ce qui marche c'est la facilité, parce que majoritairement le public n'en a strictement rien à colisser de métaphores complexes ou de double-sens dans les punchlines. La recherche de la complexité dans quoi que ce soit ne nous interesse plus. On ne veut pas se casser la tête, on écoute du Sir Path parce que Sir Path parle comme nous, dis ce qu'on pense avec des mots clairs, du concret, du facile.
Et c'est pas juste au Québec qui a un manque de recherche et d'intérêt dans la complexité des textes. Black Thought du groupe The Roots, un des mc's les plus fous et les plus technique, a dit: "From my point of view, lyrics mean nothing. It's strictly something that we do for nostalgia, for ourselves. It's for other mc's, basically." J'avais envie de pleurer quand j'ai lu ça. En gros ça dit que les seules personnes qui comprennent c'est les autres rappers.
Alors, quand j'y pense, ça sert à quoi de continuer à se forcer le cul pour être bon? Rien. Je pourrais laisser tomber les rimes riches et passer à la facilité. Mais quelque part, un jeune de 15 ans écoute ce que je fais, et se questionne sur ce que j'écris. Comme je faisais à 15 ans avec Muzion, Sans Pression ou La Structure. Ce jeune là va commencer à écrire, un peu amateur mais avec du potentiel, et va continuer à se pratiquer. Il va s'améliorer, continuer à se pratiquer, et un jour il va devenir bon. Il va être passionné par l'écriture riche et va se faire entendre un peu partout pour commencer à avoir un petit buzz, parce que certains comprennent qu'il est bon. Il va commencé à avoir des fans. Il va faire des shows. Il va se faire remarquer par d'autres rappers établis et finalement, il va obtenir un contrat de disques. Pourquoi? Parce que des rappers comme moi comprennent ce que ça vaut d'être un rapper de qualité, et en influencent d'autres. Oui, beaucoup de gens s'en foutent de la profondeur, mais y'en a qui comprennent, faut le faire pour eux. C'est pas juste dans le hip-hop, La poule aux oeufs d'or a des cotes d'écoutes incroyables, ça résume tout.
Cultivez-vous, bande de caves.
Je vous aime.
PS: Lyrisme = lyricism en français. Et c'est lyrique, pas lyrical.